La peur

Val la peurLa peur

Texte : V!
Illustration : Val

VIVRE AVEC ELLE.

La peur frappait à ma porte matin et soir. Elle finit par rentrer avec les journaux, les programmes télé, internet et ses réseaux sociaux… petit à petit elle a pris ses aises et s’est installée en permanence dans ma demeure. Nous nous sommes mariés. Nous avons eu 4 filles.

L’aînée s’appelle la peur de l’inconnu.
Elle m’avertit des pires dangers qui me guettent, moi et ma planète. Il me vient comme exemple le moustique fou furieux au regard mauvais et aux canines aiguisées. Il est porteur de maladies mortelles. Allez hop  ! Je me fais vacciner, et je participe activement à l’enrichissement des laboratoires pharmaceutiques.
Il y a aussi l’histoire des migrants (on ne dit plus réfugiés de guerres, politiques ou économiques, car on ne doit pas donner une raison logique aux déplacements des populations) affamés et violeurs qui arrivent par centaines de milliers. Ils veulent mettre en danger notre confort matériel. Vite un fusil  ! Je deviens agressif, violent et xénophobe.
Merci madame la peur, qui agit comme un système d’alarme, je me tiens prêt à agir contre tout ennemi potentiel.
Je suis comme un chien de garde qui aboie à chaque fois qu’une mouche pète.

La seconde est la peur d’être jugé.
Je sais maintenant qu’il est important d’être reconnu par les siens pour être estimé et respecté. Dès que mon voisin achète une nouvelle voiture, mon ego vacille, je deviens jaloux et envieux. J’ai envie de lui crever les pneus mais je manque de courage. Alors, je change également de véhicule. Je  fais encore un crédit à la banque, et par la même occasion je participe au fonctionnement de notre système économique de dérèglement financier  (je pige que dalle au capitalisme sans chaîne, à la libre concurrence ou à l’ouverture des marchés, mais ça à l’air bien  : nous mangeons des pâtes tous les jours mais nous avons 5 écrans plats à la maison).
Merci, madame la peur, de me maintenir dans la normalité.
Je suis fier comme un coq qui chante les pattes dans la merde.

Nous avons eu par la suite la peur du manque.
C’est l’appréhension de ne plus pouvoir se payer un petit   resto  de temps en temps, de ne plus pouvoir régler ses traites ou ses impôts. Elle nous aide à anticiper en accumulant toujours plus, tout est devenu rapport d’argent avec la famille ou les amis. J’ai évolué  : je suis vénal et cupide.
Au boulot, je ne prends aucun risque, je ne veux pas contrarier mes supérieurs. Je me soumets et je m’assois sur le code du travail. J’ai appris à ramper, ça me fait de l’exercice  ! Je suis esclave de mon patron, je sais, mais j’ai une grosse prime en fin d’année.
Merci madame la peur, je suis considéré par mon patron qui me protège du chômage.
Je suis docile comme un joli petit lapin blanc qui attend sa carotte.

La benjamine est la peur de mourir.
Il y a fort longtemps, aux balbutiements de l’humanité, un barbu crasseux habillé en peau de bête a inventé la religion. La peur de la mort et elle s’entendent à merveille.
Aujourd’hui, je ne réfléchis plus, notre destin est entre les mains de l’entité supérieure créatrice de l’univers (Gattaz, notre seigneur tout puissant). Je suis tranquille et apaisé, j’affiche un sourire ahuri. J’accepte quelques dogmes, je respecte les règles du «  livre saint  » et je suis devenu intolérant  : je n’aime pas les autres livres et les indisciplinés. Je reste ainsi dans le droit chemin et j’évite au maximum l’imprévu. Mon existence terrestre n’est plus en danger. Je traverse la vie à pas feutrés, sans bruit, sans musique, triste comme une porte de prison.
Merci madame la peur de m’avoir éloigné des imprudences d’une vie truculente.
Je suis comme un oiseau qui chante derrière ses barreaux.

Je vais vous faire un aveu  : je regrette.
La peur m’étouffe et j’aimerais m’en libérer. Je suis devenu ce que j’ai toujours détesté. Quand je me lève le matin et que je me pose devant le miroir, je vois un gros con.
La peur animale, irrationnelle, est entretenue par les plus grands profiteurs de ce monde et en plus, elle couche avec tous les médias.
J’ai compris, mais un peu tard que la peur  a été le poison de mon existence.
«  Ô mère courage, pourquoi m’as-tu abandonné  ?  »

V  !

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