La fatigue paradoxale

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La fatigue paradoxale

 

Texte : Jo Kawak
Illustration : Bébert

Il y a des moments où il ne faut pas laisser place à une réponse inutile.
Ce soir, je rentre avec la ferme intention de dormir : un corps à corps avec mon matelas, lourd comme un cheval mort. Je vais me taper douze heures de sommeil, remplir ma carcasse d’une énergie dépensée avec trop d’abus depuis une semaine, où je n’ai fait que sortir et boire jusqu’à pas d’heure, avec mes amis d’embuscade au bar des lendemains douloureux.
Mais voilà qu’au deuxième, le voisin du dessous s’en donne à cœur joie ! Sa musique de merde et ses reprises de vieux tubes remixés à la boîte à rythme font trembler mes murs. Il est minuit, puis une heure, deux heures…
Le tapage nocturne ne cesse pas, mon repos semble foutu. La dizaine de copains hurlent faux un « Wind of change » à s’en faire retourner Klaus Meine dans sa tombe (comment ça, il n’est pas mort ?). C’est la goutte de trop : je suis à deux doigts d’écouter le dernier album de Louane et de trouver ça joli. Je me lève d’un bond et descends dans la ferme intention de casser la gueule du voisin. Je n’ai jamais vu personne dans cet immeuble, et la rencontre risque d’être houleuse. Je sonne, prépare mentalement ma phrase d’accueil (« je suis le voisin du dessus », ce qui devrait suffire à lui faire comprendre mon état de rage), serre mon poing, prêt à cogner, et me répète une nouvelle fois qu’il y a des moments où il ne faut pas laisser place à une réponse inutile.
La porte s’ouvre, je recule mon bras en arrière pour prendre une impulsion, et là…je reste bloqué. Une belle jeune femme complètement nue, avec un sourire chaleureux et des yeux défoncés, me regarde comme si j’étais Le Messie (pas le joueur de foot, l’autre). Je suis comme un con, avec ma rage partie en fumée et mon poing en l’air. Elle place son index sous ma narine gauche : un petit monticule de poudre étrange, proposé comme une invitation à dîner.
Pas du genre à cracher dans la soupe, même si elle n’est pas diluée, j’aspire un grand coup par le nez, et la potion magique m’imprègne en quelques secondes. Je n’ai pas le temps de comprendre pourquoi mes yeux se plissent, pourquoi de la bave coule de mes commissures, que je suis à l’intérieur de son appartement avec un verre à la main, puis deux, puis quinze.
Un type me met un chapeau de paille sur la tête. Carlos propose des big-bisous à en faire trembler les murs du voisin du dessus. Je souris bêtement à tout le monde, j’aperçois sept heures sur l’horloge, je suis debout sur une table basse, je chante du Michel Sardou, rien ne va plus.
Puis c’est le trou noir. Un bruit aigu et violent me réveille. Tous mes colocataires d’un soir sont nus et encore plus cadavériques que les bouteilles de vodka vides.
À nouveau ce bruit aigu et violent. Je l’identifie : c’est la sonnette de la porte d’entrée. Personne d’autre que moi ne semble réagir. Je me lève, me gratte la cuisse et…oh bon sang je suis nu ! Qu’est-ce que j’ai encore fait ? ! Je me frotte le visage avec douleur. Est-ce qu’un jour qui se couche m’emmènera à tout jamais vers une nuit debout ?
Je voulais juste dormir…pour une fois, ne pas faire la fête… Ma volonté est à zéro, je suis une grosse merde.
J’ouvre la porte, un mec grand et nerveux me fustige du regard. « Je suis le voisin du dessous », il me lance.
Je veux lui dire que ce n’est pas chez moi, que je n’y suis pour rien, mais c’est trop tard : mon visage est déjà projeté en arrière, mes dents s’envolent et ma bouche propulse un geyser de sang à en faire trembler le parc de Yellowstone.
Il a raison, il y a des moments où il ne faut pas laisser place à une réponse inutile.

Jo Kawak

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