Je peux te délivrer

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Texte : Lyne
Illustration : 537718

A travers la cloison, on entend la télé des voisins, une porte qui claque, des volets qu’on referme, le gémissement d’un chien esseulé. C’est le soir. Tous ces bruits font ressortir le silence de l’appartement. Rien ne bouge. Lui, il est assis là, adossé au mur de sa chambre. Le téléphone sonne dans l’autre pièce. Très longuement. Elle ne répondra plus.
Il se reprend à écouter les dialogues du film, de nouveau parfaitement audibles depuis que le téléphone s’est tu. Il essaie d’en deviner le titre, mais ses réflexes de cinéphile sont brouillés par l’évocation lancinante d’une autre histoire, la sienne.
Il donnerait n’importe quoi pour être un personnage de cinéma, une immatérielle projection de lumière sur un écran, une succession d’images sur une pellicule, une émanation de l’imagination perverse d’un scénariste fauché. Car depuis quelques heures, il est devenu un meurtrier.
La tête baissée, ses yeux fixent un nœud hypnotique du plancher. Les circonvolutions du bois lui donnent le vertige. S’il les quitte du regard, il la voit, morte, à l’autre bout de la pièce. S’il ferme les yeux, il la voit, vivante, en train de rire, les cheveux en désordre, telle qu’il l’aimait, telle qu’il l’aime encore, douleur atroce.
Il ne sait pas pourquoi il l’a tuée, il sait juste que c’est lui. Il se souvient seulement d’un bout de dispute et de ses mots à elle, les derniers : « Arrête de te faire du cinéma ». Puis, le coup de feu. Ce qu’il faisait avec un pistolet, il l’ignore. Cette arme à feu, il ne l’avait jamais vue avant de s’en servir.
Il se perd et se laisse entraîner par une veine du bois qui file le long de la latte. Son regard la suit, elle l’attire à toute vitesse vers l’obstacle qui interrompt la course de ses yeux : sa femme écroulée, pas même étendue, le visage caché par les cheveux, et la petite rigole de sang qui s’est formée dans une rainure du plancher et se dirige tout doucement vers lui. Il s’entend hurler. La porte claque tandis qu’il dévale l’escalier et que l’écho de son cri accompagne sa fuite.

Il se retrouve dehors. Il fait sombre et il pleut. Il marche, les trottoirs luisent par intermittence sous les réverbères. Son pas désordonné fait tanguer les murs et les rues qui défilent comme un tunnel à l’envers sous son regard perdu. Puis, à ses pieds, le bitume brille en bleu. Il lève la tête, c’est le néon d’un ciné. Il ne reconnaît pas ce quartier. Rien ne bouge alentour. La nuit semble bien avancée, pourtant la caisse est ouverte, une séance sur le point de débuter. Une affiche sur tréteaux annonce le titre d’un film dont il n’a jamais entendu parler.
Il prend son billet et entre : un hall désert à peine éclairé, un couloir étroit, en pente, qui aboutit dans une petite salle tendue de noir. Il est seul. Dès qu’il est assis, la lumière s’éteint. La projection commence immédiatement. Aucun générique, aucune musique. Le visage d’un homme emplit l’écran. Ses yeux bordés de rouge et pourtant si froids sont résolument tournés vers lui et semblent vouloir l’épingler sur son siège. Ses lèvres retroussées en un mauvais sourire remuent sur des paroles muettes. Puis le son lui parvient et il comprend qu’elles lui sont bel et bien destinées :

«  -…. je peux te libérer du poids de ton acte. Ton histoire m’intéresse et je pense qu’elle est de nature à attirer beaucoup de monde si tu acceptes de n’être plus que la projection de toi-même. Tu verras, c’est absolument indolore. Tu ne sentiras plus rien, ni souffrance, ni corps, ni bonheur non plus bien sûr, mais entre nous, et tu es bien placé pour le savoir, le bonheur, ça tourne souvent à la catastrophe. Je devrais plutôt dire : Tu ne sentiras presque plus rien, car je te laisserai juste un petit bout de conscience, une parcelle de sensation, un infime morceau d’existence en dehors du film dont tu seras le héros éternel : Je t’offre la vanité de te rendre compte chaque soir de ton succès, la curiosité d’observer, sur les visages de la foule qui se pressera pour te voir, l’expression de sentiments qui resteront désormais hors de ta portée. En échange de quoi, après un petit réajustement – j’ai en effet le pouvoir de procéder à quelques réparations -, je prendrai ta vie, qui me plaît assez, ou plutôt, je la reprendrai là où tu l’as laissée. Ta femme en est le principal attrait et les réparations en question la concernent, bien évidemment. J’ai eu l’occasion de la côtoyer plusieurs fois, et j’avoue qu’elle m’a séduit, sans le savoir. Elle n’a même pas fait attention à moi, la pauvre chérie… Hélas tu ne l’as pas crue, … mais… suis-je étourdi… c’est vrai que tu ne te souviens plus de ce qui précède l’abominable geste qui a ôté la vie à ton tendre petit amour… pardonne-moi… j’ai bien failli manquer de tact et je déteste ça. Mais rassure-toi, je n’éveillerai plus de si pénibles souvenirs. Voilà, je crois t’avoir exposé toutes les clauses du marché. Si tu es d’accord, reste tranquillement installé ici, tout se déroulera comme je te l’ai dit sans que tu aies à te soucier de rien, et ta femme sera de nouveau bien vivante… à mes côtés. Sinon, à condition que tes jambes alourdies de remords puissent encore te porter et que tu retrouves ton chemin à travers ces rues inconnues qui se ressemblent toutes, quitte rapidement ton fauteuil avant que la lumière ne se rallume, et rentre chez toi t’imprégner de l’entêtant parfum de la mort qui y règne déjà en maîtresse toute-puissante. »

Il fait jour et la pluie n’a pas cessé. Elle est très fine et transperce la foule des invités qui piétine en attendant l’ouverture des portes. C’est la première du film événement, du film-surprise d’un réalisateur jusqu’alors ignoré de tous, génial, d’après la rumeur. Dans la plus prestigieuse salle de la ville, il se tient prêt à accueillir son public. Il est en compagnie de sa resplendissante compagne qui n’est autre que l’actrice principale du film, émouvante, époustouflante, paraît-il, et tout aussi inconnue. Les spectateurs excités sont d’autant plus avides que le mystère qui entoure l’ensemble de la production, particulièrement l’identité et la personnalité de la vedette masculine, est total. Personne n’a encore vu le film, mais chacun a entendu parler, de source sûre, de quelqu’un qui aurait assisté à une séance privée, et qui aurait été bouleversé par l’énigmatique comédien, effrayant de vérité dans une interprétation cauchemardesque des tourments de la jalousie.

La foule est autorisée à prendre place. Un murmure admiratif s’élève jusqu’aux pendeloques des lustres comme une brise à travers un feuillage, à la vue du couple rayonnant qui se tient là en une souveraine attitude de bienvenue. Le public est déjà sous le charme. La projection peut être lancée.
Et ce qui subsiste du meurtrier, cette petite particule de conscience qui se faufile à travers la trame de l’écran, assiste au spectacle du public subjugué par son ancienne histoire, par l’image de ce qui a été lui. Il se repaît de chaque visage, de chaque émotion, de chaque soupir, il en redemande. Cette forme d’existence le satisfait, cette perception nouvelle et limitée de la vie le comble. Il a tout oublié de ses désirs d’un autrefois si récent, de ses aspirations, des battements de son cœur. Il est juste une illusion qui se nourrit d’elle-même.
Puis il la voit. Ses cheveux tirés lui dégagent les tempes. Sur celle de droite, la fleur d’une cicatrice étoilée se déploie comme un ornement. C’est elle ; et ce n’est pas elle. Il la reconnaît, mais pas cette expression de bonheur exalté, ces yeux trop brillants, cette bouche trop rouge, ces joues trop lisses, cette manière insolente, comme un défi, de s’appuyer contre cet homme si surnaturellement beau assis à ses côtés, dont le bras est passé autour de son épaule dans un geste d’absolue et d’infinie possession. Il la voit ainsi magnifique et hors d’atteinte, et, paradoxalement, lui qui ne peut plus rien ressentir, hormis cette pauvre vanité, qui n’est plus qu’une étincelle perdue dans la lumière d’un projecteur, subit la morsure de l’inexprimable, de l’innommable. Lui qui passerait inaperçu dans le scintillement d’une larme, devient un océan de douleur. Il ne peut plus éprouver de souffrance car il en est l’essence. A cette minute, il sait. Il sait que lui est révélée la substance même de l’enfer.

Le réalisateur et son actrice fétiche occupent toujours une place de choix dans les magazines. Mais le succès du film commence à décliner, et ils n’ont toujours rien tourné d’autre. La rumeur plane. La jeune femme apparaît légèrement amaigrie sur les photos, on croit y déceler l’ombre d’un cerne, on trouve au sourire une certaine crispation. On parle de brouille passagère, puis de discorde, et enfin de la violence de leurs relations. On dit que l’homme la terrorise, on constate que ses apparitions publiques se font rares, on s’alarme de son air traqué. Ceux qui se targuent de compter parmi les intimes prennent des mines entendues et distillent leurs informations au compte-gouttes.
Elle a réussi à s’échapper sans le réveiller. Le vin l’y a aidée… C’est la première fois qu’elle sort sans lui, depuis… elle ne sait pas bien depuis quand. Elle ne se souvient pas vraiment de sa vie avant leur rencontre, si on peut appeler ça une rencontre, cet homme sublime penché sur elle au moment où elle sortait d’un étrange sommeil, qui semblait la connaître depuis toujours et l’aimer d’un amour dévorant qu’elle a aussitôt accepté et partagé. Il lui a dit que le tournage l’avait épuisée et qu’elle avait été victime d’un malaise, mais que tout irait bien maintenant, qu’ils pourraient se reposer et mener, tous deux, une vie de rêve. Elle s’abandonna à son pouvoir de séduction illimité et se laissa guider à travers les délices innombrables qu’il semblait provoquer par la magie de sa seule présence. Tout était facile et brillant, sans heurts, sans obstacles. Pas de restrictions, pas de choix à faire, pas de décisions à prendre. Un étonnant mélange de repos et de passion, une existence idyllique dans un univers de plaisirs.
Elle ne peut dire exactement quand la passion a pris le chemin de l’horreur, à partir de quel moment elle a eu peur de lui, de sa beauté glacée, de son absence de doutes, de son infaillibilité, de son inhumanité, comment lui est venue la sensation d’être prisonnière de cet homme, la première interrogation concernant son passé. Impossible de le savoir, mais maintenant elle est enfin seule, c’est la nuit et il pleut. Elle respire l’odeur de la terre mouillée des squares, celle du goudron de la ville et son pas se fait plus assuré, plus vif.
Elle marche et passe près d’un cinéma minable, à l’affiche le film, leur film. Elle ne l’a plus revu depuis le succès éclatant de la première. Elle a froid et entre. Elle est l’unique spectatrice. La lumière s’éteint, ni générique, ni musique. Sur l’écran, un homme, les yeux pleins de larmes, semble n’attendre qu’elle. Elle reconnaît celui qui est censé avoir été son partenaire lors du mystérieux tournage dont elle ne garde aucun souvenir. Son image vacille par intermittence, l’effort qu’il s’impose pour rester visible lui paraît surhumain. Il lui parle d’une voix faible et tremblante :

« –  Je peux alléger le poids de ta vie, te délivrer de lui. Viens me retrouver. Te souviens-tu ? Il a cru nous faire prisonniers, mais il nous a donné en même temps le pouvoir de lui échapper. Si la mémoire te revient, si tu peux me pardonner ce que je t’ai fait, si tu acceptes de n’être désormais près de moi qu’un peu de lumière colorée dont il ne pourra plus se saisir, ne bouge pas de ton fauteuil, je te ferai passer de l’autre côté de l’écran et nous serons de nouveau réunis. Mais décide-toi vite, j’ai mobilisé pour cet instant toute l’énergie dont je dispose et je ne pourrai plus tenir plus longtemps. Nous n’aurons pas de seconde chance. »

Il s’est réveillé. Le lit est vide à côté de lui. Il ne comprend pas comment il a pu relâcher à ce point sa surveillance. A ses pieds, plusieurs bouteilles vides. Il les envoie se fracasser contre les murs. Fou de rage, il se précipite hors de chez lui.
Il la cherche dans la nuit, il hurle son nom, il se cogne aux murs, il tambourine aux portes. La ville semble aveugle et sourde. Personne ne lui répond, personne ne s’émeut. La fureur le défigure. Le masque craque et se déchire, révélant son hideuse nature. Mais les rues sont bel et bien abandonnées. Elles laissent, imperturbables, avec la calme certitude qu’au petit matin tout sera fini, passer l’ouragan de ténèbres qui les traverse. Sa course démentielle le conduit dans une ruelle sombre où brille un seul néon bleu. Le cinéma est fermé et désert. Il enfonce la porte et retrouve le chemin de la petite salle dans l’obscurité. Il parcourt avec sauvagerie les rangées de sièges, fouille le moindre recoin. Il lui ordonne de se montrer, il éructe d’abominables injures, mais personne n’obéit à ces rauques invectives à peine articulées.
Pour toute réponse le faisceau du projecteur le cloue sur place. Il se laisse tomber dans un fauteuil. Sur l’écran, deux personnages, main dans la main, se rapprochent, un homme et une femme. Leurs visages remplissent bientôt tout le champ de vision. Ils se sourient et se contemplent. Ils expriment l’amour absolu et indestructible. Puis ils se tournent vers lui. Leurs yeux se font graves et sévères. Ils ne parlent pas. Ils assistent impassibles à la transformation qui s’opère en lui, ils observent la montée de la douleur, la conscience de la perte irrémédiable de l’être cher, les vagues de souffrances qui se succèdent et s’intensifient jusqu’à le faire se tordre sous l’assaut de l’intolérable. Ils regardent longtemps, longtemps, puis, alors qu’il n’est plus qu’une masse effondrée et sanglotante, d’une même voix crachotée par les haut-parleurs, ils rompent leur mutisme :

« – Tu peux mettre fin à ton supplice, il te reste juste assez de puissance pour reprendre ta place et nous rendre notre vie. Mais plus pour longtemps, nous sommes en train de te priver de tes dernières forces, et si tu tardes trop tu seras condamné pour l’éternité au spectacle de notre indéfectible amour. »

Le néon bleu du cinéma blêmit à la naissance du jour et sa lueur agonisante poursuit quelques instants encore les silhouettes qui s’éloignent, bientôt happées par le brouillard venu du fleuve. Sur le présentoir à affiches, on peut lire le titre d’une nouvelle programmation : « LA VIE MANQUEE DU DIABLE ». Mais ça ne les concerne déjà plus, ils suivent le cours tranquille et sinueux de l’eau qui les mène vivre ailleurs et incognito leur Happy End.

Lyne

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